Réciprocité Extrait de « Echanger des savoirs à l’école – Abécédaire pour l’action et la réflexion » (2004)
Revue de détails d’un concept formidablement riche C. Héber-Suffrin
Les années d’expériences de réseaux d’échanges réciproques de savoirs, dont nous témoignons ici, nous ont permis de vérifier en quoi ce concept de “ réciprocité en formation ” ou de “ formation réciproque ” est riche pour “ la vie ensemble à l’école ”, pour les apprentissages et pour la relation à soi. Rappelons-en les dimensions :
En acquérant des connaissances et savoir-faire, on apprend aussi les systèmes par lesquels on apprend : compétition ou coopération, individualisme ou entraide, systèmes ouverts ou systèmes qui cloisonnent, etc. En apprenant ensemble, coopérativement, à construire des systèmes coopératifs pour apprendre, on apprend à s’organiser, à coopérer, à repérer les conditions de la coopération, à partager les expériences vécues de coopération, etc.
La possibilité réelle de donner et de recevoir doit pouvoir être développée pour tous. N’être que celui que l’on aide, qui n’est jamais attendu pour ce qu’il peut apporter, qui est pour son groupe social, sa classe, son école, “ un problème ” constitue un facteur grave d’humiliation, de rejet, de blocage quant à l’appropriation des savoirs. Pouvoir apporter sa contribution positive au bien commun et ce, sans qu’elle soit considérée à la seule aune de “ l’économie financière ”, pouvoir dire : “ Ma classe ne serait pas aussi intéressante si je n’en étais pas ”, paraît essentiel pour apprendre à vivre avec les autres, à s’associer.
En exerçant conjointement le rôle de celui qui apprend et le rôle de celui qui accompagne l’apprentissage d’autrui, les enfants apprennent les deux rôles dialogiquement : ils questionnent chaque rôle par l’exercice de l’autre. Ce faisant, ils apprennent ce qu’est apprendre mais aussi ce qu’est enseigner, transmettre, accompagner les apprentissages d’un autre. Ils découvrent les liens entre apprendre et enseigner. Ils peuvent donc dédramatiser les relations entre enseignant et apprenant et tenter de répondre à ces questions : Comment essayer d’en faire une relation juste ? Comment s’associer pour se faire réussir mutuellement dans les rôles respectifs ? Comment bâtir une relation pacifiée ?
C’est grâce à la réciprocité que les élèves apprennent à se former, à repérer et nommer leurs savoirs et leurs manques, à les décrire, et ce faisant, à continuer de se les approprier, à s’en distancier de façon critique, à en voir les parts d’ombre et d’imprécision, à entreprendre d’apprendre, à chercher les savoirs, à dire comment on veut apprendre, et comment on ne peut ou veut pas, à se distancier de leurs représentations sur les méthodes grâce à la rencontre avec l’autre. Se proposer de transmettre permet de refaire soi-même le parcours de son propre apprentissage, en le revisitant à partir de ses nouvelles expériences, questions, connaissances... En le reformulant, de le rationaliser, le réorganiser... En répondant aux questions de l’apprenant, de le regarder “ d’ailleurs ”, d’en voir les manques, et de recréer, en soi, la curiosité…
Nous sommes très peu autonomes par rapport à des “ Nous ” qui nous catégorisent (catégorisations apprises dès l’école et en partie par l’école) en “ défavorisés ”, “ élites ”, “ enfants de Erémistes ”, etc. Sans voix sur ce qui me concerne et dont je sais intuitivement, quelquefois tragiquement, que cela me concerne, comment puis-je me sentir concerné par le bien commun, la bonne marche de l’institution dans laquelle je suis et je vis ? Cette parité sociale (tous porteurs de savoirs et d’ignorances) est nécessaire pour participer et construire des réseaux sociaux actifs et ne plus être dépendant des seuls réseaux hérités.
Mais elle est aussi une condition de la communication véritable et même de l’apprentissage : je n’entends ce que me dit l’autre que s’il me parle comme à un égal, en tant qu’humain. “ Ce qui constitue paradoxalement le véritable échange intellectuel, c’est la postulation radicale de l’égalité entre les personnes qui échangent, affirme Philippe Meirieu.11 P. Meirieu, Actes du colloque Echanger les savoirs, c’est changer la vie, MRERS, 1989. “ Parler, c’est en même temps que connaître autrui se faire connaître à lui. Autrui dans la parole n’est pas seulement nommé, il est invoqué. Parler et écouter ne font qu’un […] Parler doit instituer un rapport moral d’égalité. ” développe, par ailleurs, Emmanuel Levinas
La prise de conscience que nous sommes en interaction, que nous nous construisons en interaction, que nous nous détruisons en interaction, que nous apprenons en interaction peut permettre à chacun de découvrir, dans sa propre vie, qu’il a intérêt à l’enrichissement moral et culturel de l’autre, qu’il a intérêt à l’intégrité de l’autre, de tous les autres, dans leurs pouvoirs d’apprendre, de penser, d’agir. Toute prise de conscience est toujours prise d’énergie.
Il est essentiel, pour que, non seulement le Réseau fonctionne, mais aussi pour que la réciprocité formatrice porte ses fruits, que chacun développe sa conscience de la réciprocité positive vécue dans les RERS.